En ce mois de mai, nous avons décidé de mettre en lumière les plumes belges.

Reste

Adeline Dieudonné

Je ne suis pas certaine d’avoir pleinement saisi ce qui m’est arrivé, ni ce qui m’a conduite à agir comme je l’ai fait. Certains matins, tout me semble limpide. À d’autres moments, je me vois comme un monstre, une créature que je ne reconnais pas, qui m’aurait possédée dans un instant de vulnérabilité. Mais je crois que cette image vient du regard des autres.
J’ai fait ce que je pouvais.
Il n’y a pas de morale à cette histoire. Tout ce que je sais, c’est que je vous dois les faits. Je vais donc m’attacher à les relater pour vous, et sans doute aussi pour moi, avec toute la précision dont je suis capable. Ils m’emmèneront sur des territoires obscurs, dans les marécages de ma conscience et, pour quelques secondes encore, contre la peau de M. « 

Note : 5 sur 5.

Rien ne peut détrôner un amour fou, même pas la mort. Preuve en est, cette histoire d’une maîtresse qui emmènera son amant mort dans des péripéties et refusera de le rendre à sa veuve pour les funérailles normales. Glauque et macabre mais addictif !
Jusqu’où peut-on aimer ? Les limites de l’un ne sont pas les limites de l’autre.

Brigitte

Le mystère de la femme sans tête

Myriam Leroy

« Sur la photo, c’est sa physionomie qui captive. Un petit nez rond et des bonnes joues mais une morgue et des yeux durs, des yeux qui te voient là où tu ne veux pas être vue… Tout dans ce visage dit à la personne qui regarde : “Dégage.” Il est impossible de s’en détourner. Tu y es ventousée. Fascinée par le caractère hostile de la pose et la beauté farouche du modèle, débarrassé de toute politesse. »
Qui est cette femme-enfant au regard frondeur ?
Jeune Russe exilée en Belgique, Marina Chafroff fut, sur ordre de Hitler, décapitée à la hache en 1942.
Cette mère de famille au courage extraordinaire, sacrifiée pour que vivent des innocents, aurait dû marquer l’Histoire. Elle est pourtant tombée dans l’oubli. Comment a-t-elle été refoulée de nos mémoires ?

Note : 3 sur 5.

En circulant dans le cimetière d’Ixelles, Myriam Leroy a son attention attirée par une tombe singulière, celle de Marina Chafroff, qui porte la mention « décapitée » et une date : 1942. Intriguée, elle entame des recherches au cours desquelles elle découvre plusieurs coïncidences avec sa propre existence. Cela lui donne l’envie irrépressible d’écrire sur cette femme.

Marina Chafroff est née en Russie en 1908. Sa famille a émigré pour fuir la révolution bolchevique. Elle est finalement arrivée en Belgique en 1928. Mariée et mère de deux enfants, Marina vit à Ixelles. Lorsque les nazis occupent Bruxelles, elle est révoltée par la passivité de la population. Elle passe à l’action, seule. Comme l’occupant menace de fusiller des otages, elle se dénonce. Elle sera décapitée en Allemagne.

L’enquête que mène Myriam Leroy sur Marina et sa famille est un vrai sujet de roman. Elle mêle les recherches « administratives » et les coups de chance, les coïncidences et les rencontres, parfois inattendues. En fait, Myriam Leroy raconte deux histoires, si pas plus.

D’une part, il y a la vie de Marina, héroïne oubliée de la résistance au nazisme dans la Belgique occupée, qu’elle veut (re)mettre à l’honneur. Une héroïne pas facile à cerner, dont les actes donnent lieu à des interprétations contradictoires et dont les intentions sont troubles.

L’autre histoire, c’est le déroulement de l’enquête de l’autrice pour retrouver des traces de la vie de Marina et de ses proches. Ses recherches portent aussi sur le contexte de l’époque, importants pour situer l’action de Marina, notamment la complicité de certains responsables avec les autorités allemandes.

Entre les deux, l’autrice introduit parfois des préoccupations personnelles dans l’histoire de Marina, en particulier sur la place des femmes dans la société. Elle ne le cache pas mais quel est l’intérêt de risquer l’anachronisme dans ce récit ? De plus, elle déroute un peu les lectrices et lecteurs en passant régulièrement de la vie de Marina à son vécu personnel.

Les informations historiques et les témoignages que recueille l’autrice fournissent des informations contradictoires qui, de plus, laissent certains comportements de Marina inexpliqués. C’est bien compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est que l’autrice n’exploite pas vraiment cela. Elle semble plus intéressée par le côté « Marina, femme laissée dans l’ombre » et héroïne oubliée que par le côté « femme bousculée ». Il faut se rappeler que Marina est une fille d’une famille d’aristocrates qui fuit la révolution bolchevique, une femme très pieuse mais qui écoute Staline sur radio Moscou, une mère de deux enfants dont le père ne s’occupe en rien et avec qui la vie est difficile, une femme exaltée aussi dont on peut se demander ce que cache son auto-dénonciation. Dommage que ces interrogations n’aient pas trouvé place dans le roman.

Quant au style, Myriam Leroy a l’art de pimenter son récit de courtes phrases ironiques, où elle distille ses avis et sentiments.

Stéphan

Eden, fille de personne

Marie Colot

À presque seize ans, Eden a déjà porté quatre noms de famille, vécu dans trois foyers sociaux, deux états américains, de Salt Lake City à Page en Arizona.
Depuis son dernier abandon, Eden cache un terrible secret qui l’empêche d’envisager un avenir meilleur. Alors qu’elle réclame son émancipation, son éducateur l’oblige à s’inscrire dans une nouvelle agence d’adoption. Il lui faut à nouveau supporter tout ce cirque des catalogues d’enfants et des défilés où elle devra se « vendre » pour décrocher de nouveaux parents.
Autour d’Eden gravitent un beau garçon mystérieux avec un sweat à capuche, des dizaines de chiens et de chats, un fan de course à pied qui pose de drôles de questions, et un vieux couple aimant prêt à l’accueillir.

Note : 5 sur 5.

Ce qui ressort surtout de cette lecture, c’est la force du thème abordé : le livre met en lumière des questions humaines fondamentales rarement traitées en littérature jeunesse, notamment autour de l’abandon, de l’adoption et des liens d’attachement.

La narratrice, avec sa voix très directe et intérieure, crée une proximité forte avec le lecteur. Les silences, les non‑dits et les éclats émotionnels sont perçus comme des éléments essentiels du récit, qui donnent toute sa profondeur au texte. L’écriture, volontairement épurée et sans effets inutiles, permet de rendre lisible un vécu complexe sans tomber dans le pathos. L’émotion est présente, mais jamais appuyée : le roman cherche davantage à faire comprendre qu’à faire pleurer.

Les personnages secondaires sont également appréciés pour leur rôle de contrepoint et de respiration dans le texte. Ils apportent des nuances, ouvrent des perspectives et évitent que l’histoire ne se referme sur une seule expérience de souffrance.

Ce n’est pas un style de lecture vers lequel je vais spontanément, mais je reconnais la qualité du roman et son impact. Je trouve aussi qu’il peut être très intéressant comme support de réflexion, par exemple en sciences sociales, pour aborder les questions de famille et de parentalité aujourd’hui.

Eugénie

Après ta mort

Jacqueline Daussain

« Nicolas et Isabelle repartent. Tonio regarde la voiture s’éloigner. Il fait signe longtemps. Quand il ne voit plus la voiture, il rentre.
Le silence lui tombe dessus. Plus fort que le jour de
l’enterrement.
Tonio met un CD à fond. Il débouche la bouteille de vin.
Assis dans son fauteuil, il regarde le canapé. »

Note : 4 sur 5.

Texte court et percutant sur le thème du deuil. Une écriture fluide qui décrit tout en finesse et simplicité les sentiments qui assaillent Toni après la perte de sa femme bien-aimée. Une pénible « traversée » qui prouve que la vie continue envers et malgré tout avec de belles surprises à la clé.

Catherine

Reborn : le nouveau monde

Thierry Robberecht

La Terre n’est plus habitable. Seuls les plus riches ont pu se payer le transfert vers Reborn, la nouvelel planète. Pour offrir à leur fils un avenir, les parents de Chuong ont fait appel à un passeur. Mais sur la nouvelle planète, Chuong doit se cacher pour échapper aux intercepteurs, car il est un invasif…

Note : 4 sur 5.

Petit bouquin facile à lire. Le début est un peu lent je trouve et la fin assez précipitée mais l’histoire commence une prémisse de réflexion qui est vite réglée je trouve. Le roman aurait pu aller plus en profondeur sur l’immigration. Donc bon prémisse, je le recommanderai à des adolescents.

Sahra

La clé USB

Jean-Philippe Toussaint

Lorsqu’on travaille à la Commission européenne dans une unité de prospective qui s’intéresse aux technologies du futur et aux questions de cybersécurité, que ressent-on quand on est approché par des lobbyistes ? Que se passe-t-il quand, dans une clé USB qui ne nous est pas destinée, on découvre des documents qui nous font soupçonner l’existence d’une porte dérobée dans une machine produite par une société chinoise basée à Dalian ? N’est-on pas tenté de quitter son bureau à Bruxelles et d’aller voir soi-même, en Chine, sur le terrain ?

Note : 2 sur 5.

J’ai apprécié les deux premières parties du roman, bien que certains passages soient parfois techniques. Je reste cependant sceptique quant à la dernière partie.

Christiane

Le passeur de lumière : Nivard de Chassepierre maître verrier

Bernard Tirtiaux

« La lumière est diffuse », dit Rosal de Sainte-Croix au jeune Nivard de Chassepierre.  » Elle est fugace, changeante, capricieuse. Elle a toutes les ruses. Jamais tu ne seras satisfait de ton ouvrage, si beau soit-il. Jamais tu n’auras assez de couleurs dans tes casiers pour donner vie à un vitrail comme tu le souhaites, jamais tu n’auras la certitude de colorer juste comme on chante juste. Qu’importe! Tes pas partent du feu et tu dois atteindre le feu, devenir un maître en ton art.  » Nivard ne déçut pas le chevalier qui attendait de lui la plus vertigineuse escalade jamais rêvée vers la lumière. Animé par une passion presque charnelle pour le verre et ses sortilèges, il récolte d’Orient en Occident les couleurs alchimiques de nos cathédrales. Il oeuvre en Bavière, à Saint-Denis, au Mans, à Chartres… La quête déchirée de ce « passeur de lumière » sera alors celle d’un artisan sublime, funambule oscillant entre le ciel et l’ombre…

Note : 5 sur 5.

Très beau roman initiatique au style fin et travaillé, Le passeur de lumière se distingue par la précision de son écriture. On sent, à chaque page, que Tirtiaux connaît intimement le monde qu’il décrit : ses images, surtout autour des couleurs et du verre, ont une justesse remarquable. Sa plume transmet avec beaucoup de sensibilité la passion du geste artisanal, au point qu’elle devient presque palpable pour le lecteur.

Noémie

Le dernier club de la saison se déroulera le 5 juin à 18h15 et n’aura pas de thème.

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