La part de l’autre

Eric-Emmanuel Schmitt

Le fameux « Smoking, no smoking » d’Alain Resnais l’a illustré naguère au cinéma, la scientifique « théorie du chaos » déclinée par Lorenz le vérifie tous les jours auprès de l’enchaînement des événements naturels : il suffit parfois d’un rien, d’un chouïa, d’une relation causale infime pour que tel phénomène, inattendu, surgisse tandis qu’on ne l’attendait point. Inversement, pour que telle situation se profile alors qu’elle n’était aucunement escomptée. Ainsi en est-il du 08 octobre 1908 selon Éric-Emmanuel Schmitt : recalé ce jour-là par d’intransigeants censeurs de l’École des Beaux-Arts de Vienne, le candidat Adolf Hitler va s’acheminer vers une existence pétrie de ressentiment, de refus de compassion mâtiné d’une folle soif du pouvoir. Chacun en connaît les conséquences historiques : la Seconde Guerre mondiale, le nazisme, les camps de concentration, le génocide, deux bombes atomiques, cinquante cinq millions de morts… Mais que se serait-il passé, qu’aurait-il donc pu advenir, si au contraire Hitler avait été reçu aux Beaux-Arts comme apprenti peintre méritant ? À partir de cette question, de cette infime infinie possibilité, bascule l’Histoire dans son entier.

Note : 4 sur 5.

Uchronie décapante dans laquelle l’auteur imagine le destin de Hitler si le petit Autrichien n’avait pas été recalé aux Beaux-Arts de Vienne ce fameux 8 octobre 1908 par un professeur juif. Dans cette épopée, on suit en parallèle la vraie vie de Hitler et celle possible de Adolf H. Nous découvrons d’une part comment un homme peut se radicaliser au point de devenir un monstre et d’une autre part, une réalité alternative dans laquelle il s’élève. Dérangeant mais aussi humanisant !

Catherine

Lady Elizabeth

Alison Weir

« Ma petite, il n’existe pas de douce manière de t’annoncer cela… mais ta mère a commis un crime de lèse-majesté contre le roi notre père, et elle en a subi les conséquences. Elle a été exécutée. »
Elizabeth Tudor est la fille de Henri VIII, le roi le plus puissant que l’Angleterre ait connu. Elle est destinée à monter sur le trône en tant qu’héritière de la Couronne, mais son avenir est menacé quand sa mère, Anne Boleyn – celle qui a déchaîné la passion du roi – est exécutée pour haute trahison.
Dès lors, le destin d’Elizabeth bascule. Déclarée illégitime et écartée de la succession, elle ne peut plus compter que sur sa grande intelligence pour survivre. Néanmoins, elle ne perd pas espoir et déjoue les plans de ses ennemis, qui voudraient la voir périr ou qui espèrent se servir d’elle pour assouvir leur propre ambition et réclamer ce qui lui revient de droit…

Note : 5 sur 5.

Née princesse mais menacée à chaque instant, Élisabeth Tudor grandit dans une cour où l’amour se paie de sang et le silence sauve la vie. Entre complots, héritages maudits et figures fantômes, Alison Weir révèle la naissance d’une reine forgée par l’Histoire.

Giovanni

« Je suis Catalina, princesse d’Espagne, fille des deux plus grands monarques que cette terre ait portés : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Je suis leur plus jeune fille, la princesse de Galles, et je deviendrai reine d’Angleterre. »
D’abord épouse du frère aîné de Henri VIII, l’infante d’Espagne a su transformer un mariage d’intérêt en passion amoureuse ; mais à la mort de l’héritier du trône, l’impitoyable Cour d’Angleterre et les ambitieux parents de la jeune femme doivent trouver un nouveau rôle pour la jeune veuve. Catherine décide alors de prendre sa vie en main prête à tout pour pouvoir accomplir son destin. Dotée d’une détermination hors du commun, la princesse d’Aragon survit à la trahison, à la pauvreté et au désespoir avant de devenir l’épouse de Henri VIII, et de commander avec lui les forces anglaises dans leur plus grande victoire contre l’Écosse.

Le titre donne à penser que le roman raconte la vie de Catherine d’Aragon, mais ce n’est pas le cas. La romancière a sélectionné quelques épisodes et aspects de la vie de la princesse qui lui permettaient des développements plus romanesques. C’est notamment la question d’un grand mensonge que Catherine aurait maintenu toute sa vie à propos de sa virginité (comme l’autrice l’explique dans une courte note à la fin du livre). Résultat : elle consacre un tiers du livre à la très brève histoire d’amour entre Catherine et Arthur, traitée dans un style de romance. De plus, la courte fin, très frustrante, est centrée sur cette unique question.

Le titre originel en anglais (The constant princess) indique un fil conducteur important de la romancière : mettre en avant la détermination inébranlable de la princesse à se conformer à son destin : devenir princesse de Galles puis reine d’Angleterre, à quoi elle ajoute plus tard le projet pour l’Angleterre qu’elle a conçu avec Arthur. Elle émaille le récit de réflexions de la princesse où elle exprime souvent cette volonté, quels que soient les obstacles et les revers. Cette insistance devient vite lourde, n’évite pas de nombreuses redites, sans apporter grand-chose au récit, et cela dans tous les épisodes du roman.

Un des intérêts du livre est d’évoquer les marchandages de toutes sortes autour des mariages et des successions chez les nobles, le jeu des alliances familiales et politiques, l’importance des successions et des héritiers mâles. En revanche, l’autrice est plutôt avare de repères pour situer les enjeux politiques dans les rivalités entre les dynasties régnantes dans les différents pays.

Autre intérêt : la place et le rôle que la romancière donne aux femmes. Cependant, les curieuses et les curieux qui se renseignent sur la réalité historique découvrent plusieurs occasions manquées. Concernant Catherine d’Angleterre, l’autrice insiste surtout sur la romance, le caractère, les épreuves qu’elle subit. En revanche, elle passe à côté de points essentiels comme son rôle d’ambassadrice, ses initiatives concernant l’éducation des filles ou les programmes d’aide aux pauvres. Des pans importants de sa vie ne figurent pas dans le roman, en particulier les sept grossesses en neuf ans, dont ne survivra que sa fille Marie, à l’éducation de qui sa mère est réputée avoir porté une très grande attention.

À noter que Philippa Gregory a été critiquée par des historiennes et historiens pour avoir brouillé les lignes entre les faits historiques et la licence artistique.

Stéphan

Note : 2 sur 5.

La part des flammes

Gaëlle Nohant

4 mai 1897. Autour de l’épisode méconnu du tragique incendie du Bazar de la Charité, « La Part des flammes » mêle les destins de trois figures féminines rebelles de la fin du XIXe siècle : Sophie d’Alençon, duchesse charismatique qui officie dans les hôpitaux dédiés aux tuberculeux, Violaine de Raezal, comtesse devenue veuve trop tôt dans un monde d’une politesse exquise qui vous assassine sur l’autel des convenances, et Constance d’Estingel, jeune femme tourmentée, prête à se sacrifier au nom de la foi.
Qu’ils soient fictifs ou historiques (la duchesse d’Alençon, née duchesse de Bavière, est la sœur de Sissi), Gaëlle Nohant donne vie et chair à ses personnages dans une histoire follement romanesque, qui allie avec subtilité émotion et gravité. Tout à la fois porté par un souffle puissant, littéraire et généreux, « La Part des flammes », nous entraîne de rebondissements en révélations à la manière d’un roman feuilleton.

Note : 5 sur 5.

Un épisode historique assez méconnu et qui pourtant a été un vrai drame avec de nombreuses victimes et des vies brisées ou réinventées. Difficile de concevoir l’avenir pour ces femmes, meurtries dans leurs chairs, car aux yeux de cette société d’aristocrates, la beauté passe avant l’esprit. Sans cela, une femme n’est plus rien et sa parole, déjà peu entendue, a encore moins d’intérêt.
La plume de Gaëlle Nohant est fluide et élégante, dressant un portrait fidèle de cette époque parisienne et de la place des femmes. Respectueuse de l’époque mais aussi de ces personnages fortes et attachantes, fictives ou réelles d’ailleurs, l’autrice apporte une vraie dimension humaine dans ce terrible drame du Bazar de la Charité.

Julia


Le prochain club aura lieu le 6 février.

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